Conférence de HUANG Zuo, "Comprendre (verstehen) ou « Tong tö » (懂得)" ?
Amphi 219
Titre de la conférence :Comprendre (verstehen) ou « Tong tö » (懂得) ? — À partir de la première “performance” académique chinoise de Lacan
Résumé
Comme nous le savons, Jacques Lacan fut d’abord formé comme psychiatre avant de se tourner entièrement vers la psychanalyse, devenant ainsi l’une des figures majeures de la psychanalyse au XXᵉ siècle, souvent qualifié de « Freud français ». Dans le processus de son passage de la psychiatrie à la psychanalyse, il convient de mentionner tout particulièrement sa rencontre, lors de son internat à l’hôpital Sainte-Anne à Paris, avec Henri Ey, qui deviendra par la suite l’un des représentants les plus éminents de la psychiatrie française.
Les deux hommes furent des amis proches, mais ils se sont opposés sur de nombreuses questions théoriques fondamentales, jusqu’à une rupture intellectuelle après le VIIᵉ Colloque de Bonneval de 1960 consacré au thème de « l’inconscient », sans que leur amitié soit pour autant rompue. Du point de vue de l’évolution théorique de Lacan, ces divergences apparaissent moins comme de simples désaccords personnels que comme l’expression de contradictions structurelles et irréconciliables entre la psychiatrie et la psychanalyse. Le fait que Lacan et Ey soient respectivement considérés comme des figures représentatives majeures de la psychanalyse française et de la psychiatrie française suffit à en témoigner.
Dès le IIIᵉ Colloque de Bonneval, organisé en 1946 également par Henri Ey, Lacan avait déjà exprimé clairement son intention de prendre ses distances, sur le plan théorique, avec ce dernier. C’est précisément dans la conclusion de ce colloque que Lacan recourt pour la première fois, de manière explicite, à des ressources théoriques issues de la culture chinoise afin de formuler une intuition théorique encore embryonnaire. Bien que le « chinois » qu’il mobilise se réduise à deux caractères — « 懂得 » (Tong tö) —, cette première « apparition chinoise » revêt en réalité une importance théorique majeure dans sa trajectoire intellectuelle.
Des psychanalystes lacaniens sinophiles, au premier rang desquels Michel Guibal, ont déjà abordé cette question. Toutefois, en raison de leur adhésion à la thèse lacanienne dite du « parallélisme», ils n’en ont pas épuisé la portée théorique. En partant du concept de « verstehen / comprendre », notion centrale de la phénoménologie, de l’existentialisme et de l’herméneutique contemporains, auquel correspond le terme chinois « 理解 », synonyme de « 懂得 » (Tong tö), nous suivrons la voie de la critique par Lacan du concept de Verstehen chez Karl Jaspers. Nous tenterons ainsi de mettre au jour la signification profonde contenue dans le terme « 懂得 » (Tong tö), ainsi que le rôle décisif joué par les ressources théoriques de la culture chinoise dans l’évolution de Lacan, de psychiatre à psychanalyste.
HUANG Zuo est Professeur de philosophie à l'Université Normale Supérieure du Sud de la Chine (Canton) et vice-président de l'Association de Philosophie française de Chine. Ses recherches portent sur 1) la traduction chinoise des oeuvres et séminaires de Jacques Lacan; Lacan et la philosophie française contemporaine; 2) la traduction chinoise des oeuvres de Descartes; les oeuvres de jeunesses de Descartes; 3) Jean-Luc Marion et la phénoménologie française contemporaine.